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Le cheval Mozart

Publié le par Jean Cartry-Servin

Nous l’avions accueillie, il y a trente ans, dans notre « famille thérapeutique », à la demande de l’Aide Sociale à l’Enfance. C’était une fillette maigre au point d’être osseuse, avec un petit visage marqué d’alcoolisme fœtal. Elle ne parlait pas, elle hurlait des injures ou des obscénités. Elle se tenait impudiquement. Il a d’abord fallu la contenir dans son corps psychotique, traversé par le temps, l’espace et le regard des autres. Il était nécessaire d’établir autour d’elle des limites physiques et psychiques pour contenir son humanité morcelée, pour qu’elle prenne forme et intègre le groupe des enfants de la famille. Au bout de quelques mois, elle a commencé à jouer en réglant sur sa poupée des comptes anciens, anciens en ce sens que pour cette vieille petite fille le passé était déjà plus lourd que son âge. Elle traitait sa poupée de sale pute et de grosse salope en la secouant de toutes ses forces : syndrome de la poupée secouée…Et puis, des séquences de tendresse alternaient avec la violence. Qu’est-ce que t’as ma chérie, dis-le à maman ! Et des injures à nouveau, des cris, des accès de violence maternelle épuisants pour elle, et pour nous. Mais, à la faveur de ce jeu possible, les limites du temps et de l’espace étant posées, elle faisait communiquer son dedans avec le dehors. Jouer c’est vivre dit Winnicott.

A l’école, elle est entrée douloureusement dans la lecture, handicapée par ses difficultés cognitives. Elle suivait du doigt les lignes écrites et trébuchait sur le mot « maman » comme sur un caillou.

Elle a grandi. Cette petite fille qui avait frôlé la psychose et le déficit lourd, est entrée tant bien que mal dans sa vie. Tous les soirs, c’est elle qui, balançant la laitière au long de la route en chantant à tue-tête, allait chercher le lait chez le paysan voisin. Elle a fini par tomber amoureuse du fils. Les parents ne voulaient pas dans la famille d’une « fille de la DASS ». Elle s’est mariée sans grand monde que nous à la noce. Des enfants sont nés. Elle a su les materner précocement. Elle n’en a pas fait des enfants carencés comme elle. Elle s’est interposée entre eux et ce que Lemay a nommé « syndrome morbide de carence relationnelle ». En elle, peut-être qu’un manque avait été un peu comblé depuis son arrivée chez nous ? Au long des années, elle nous inspirait des sentiments complexes, émus ou rejetants, qu’il fallait mettre à distance pour préserver l’indicible de la relation. Winnicott donne à penser à ce sujet : « Les enfants demandent plus que de l’amour à leurs parents ;ils ont besoin que quelque chose persiste quand ils sont haïs, voire haineux. »[1] Sans doute est-ce cet ineffable « quelque chose » qui nous garde dans ce métier.

Et puis, son mari s’est retrouvé en psychiatrie après des bouffées délirantes. Il en est sorti ligoté, pour toujours, avec des molécules. Divorce.

C’est aujourd’hui une femme de 37 ans qui paraît beaucoup plus. Il est vrai que c’était une vieille petite fille. Son compagnon n’est ni très futé ni très travailleur, ni méchant. Le couple tient.

Décidée à nettoyer sa maison HLM, où elle est accueillante, elle est venue m’emprunter de quoi décoller les linos et gratter les parquets des chambres. Il était temps ! Elle est restée un moment avec nous autour d’un café maison qu’elle buvait lentement, comme du lait.

Très jeune, elle avait appris à monter au centre équestre voisin et chez nous. Du coup, elle s’est acheté un petit cheval, son meilleur plaisir de pauvre. C’est bien. Mais, dis-nous Estelle[2] , pourquoi as-tu appelé ton cheval « Mozart » ? « Ben, c’est normal, vu tout ce que j’ai entendu chez vous. D’ailleurs, j’écoute toujours cette musique là à la maison, même que les voisins ils gueulent quand je la mets trop fort ! »

Ainsi, à notre insu, Estelle s’est lestée chez nous de Mozart, de Bach et de Schubert. Elle a pris non pas ce qu’on lui offrait, mais ce que nous aimons, et savait ce qui lui convenait.

Me vient à mémoire cette parole énigmatique de Saint-Exupéry : « Leur raison profonde d’agir sera ce chant dont tu les chargeras. »

[1] Winnicott « La Famille suffisamment bonne » p 42, Payot 2010.

[2] Le prénom est changé

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