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A un ado à propos de son portable

Publié le par Jean Cartry-Servin

En rangeant des papiers, je retrouve cette chronique intemporelle:

"Peut-être tes parents ou tes éducs te remettront-ils cette lettre. Je veux te parler de ton téléphone portable. Bon, je te parle, arrête de regarder au creux de ta main! Regarde-moi, écoute un moment. Ça devient impossible de parler ensemble! Du matin au soir, tes yeux sont rivés au petit écran bleu. Tu te lèves avec, tu descends déjeuner et tu le planques derrière la boîte de céréales.

D'ailleurs, tu manges à peine, tu fais un petit dej de textos; tu frémis à la moindre vibration de la bête électronique qui semble un prolongement de ta main, de tes yeux, de ton coeur qu'elle fait battre au rythme de ses pulsations. Tu oublies ton manteau, ta carte de cantine et le chèque pour la sortie scolaire, mais lui, le portable, reste blotti au creux de ta main comme un oiseau dans un nid de peau tiède, symbiotique. Je sais, c'est un grand mot qui veut dire que toi et ton portable c'est pareil, c'est un organe au bout de ton bras. Tu jouis de sa vibration dans ta main. Tu jouis de la toute puissance et de l'illimité que te promet ton fournisseur d'accès. Tu jouis d'être partout à la fois. D'abord, à celui qui t'appelle tu demandes: "t'es où?". Tu le maîtrises dans l'espace comme lui te maîtrises, te localises par un effet de possession spatiale réciproque qui vous procure à tous les deux l'illusion de la puissance et de la liberté. Je te conduis au collège parce que ton scoot est en panne. Sur le route, par ce matin d'hiver humide, je voudrais qu'on regarde ensemble ce soleil naissant, glacé, montant sur l'estuaire. C'est beau, c'est magnifique mais, tu ne vois rien d'autre qu'au creux de ta main ces messages de l'au-delà de nous, de cet ailleurs clignotant sur ton écran. Une parole de vivants entre toi et moi est impossible. Ta main est crispée sur la voix d'un locuteur fantomatique. Nous arrivons, tu descends de voiture comme un zombie, tu marches au jugé, aveugle, aveuglé par une petite lueur bleue tandis que le soleil s'offre à nous dans une gloire safran.

Le soir venu, tu ne sais pas ce que tu manges, tu avales des sonneries, tu vas dans le vestibule, dans les toilettes. Tu parles à l'oreille de ton portable comme un conspirateur, tu montes dans ta chambre avec cette lumière bleue comme un bougeoir. C'est ton âme que tu remets entre les mains , entre les mots de ceux qui t'appellent continûment. Tu dors enfin, très tard. Dans ton premier sommeil ton portable sonne. Tu obéis, tu réponds, tu rappelles, haletant, excité, fébrile. En fait, tu es crevé, tu balbuties, tu envoies dans la nuit des SMS qui réveillent d'autres dormeurs épuisés.

ET puis, c'était sûr, ce jour ton prof de français a confisqué ton portable. Tu devras aller le récupérer à la fourrière du principal à la fin de la semaine. C'est dramatique, tu es mal, privé d'un membre, infirme, tu ne peux plus vivre, tu es noyé dans le silence. Tu souffres, tu es en manque. Ça ne nous fait pas rire, tu es malade. On ne supporte pas de te voir si malheureux car on t'aime. On a presque envie de te prêter le nôtre de portable! Mais enfin, regarde-moi, je te parle!!!

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