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Comment gérer la liberté d'aller vers l'autre?

Publié le par Jean Cartry-Servin

Privilégier ses propres valeurs ou son contrat de travail ?

Le choix mis en débat par cette table ronde touche au droit du travail, à la conscience professionnelle et à la conscience tout court car, il s’agit essentiellement de responsabilité : responsabilité de l’employeur devant les autorités de tutelle, responsabilité du travailleur social salarié devant sa hiérarchie, responsabilité du travailleur social devant les personnes dont il a la charge. Ce débat gagnera un peu de hauteur en sollicitant Max Weber sur l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Ethique au sens que lui attache Paul Ricoeur : « …l’éthique se définit pour moi par le souhait de la vie bonne, avec et pour les autres et dans le souhait d’institutions justes. »[1]

Le propos de cette table ronde s’inscrit dans le malaise, voire les conflits du travail, qui alourdissent de plus en plus le climat professionnel de très nombreux institutions et services. Ce malaise et ces conflits se sont installés progressivement dans le champ du travail social en général et de l’éducation spécialisée en particulier pour plusieurs raisons : l’évolution du Code du travail (horaires hebdomadaires, RTT ; l’évolution et la multiplication des avenants aux conventions collectives (amplitude horaire) ; enfin, la dissolution de l’histoire et des valeurs de nos professions dans la gestion, pour ne pas dire dans l’idéologie managériale.

La courte histoire des éducateurs spécialisée commence, dès le début de l’après guerre, par un engagement quasi total dans la relation éducative, qu’il s’agisse d’éducateurs venus du scoutisme ou de mouvements de jeunesse laïques. Il s’agissait alors pour tout un chacun d’un véritable engagement existentiel : on partageait la vie des enfants et des adolescents, en famille, sans compter ni sa peine ni son temps. La frontière entre ce que Paul Fustier appelle le payé et le gratuit était particulièrement poreuse ; la conscience et la maîtrise émotionnelle des éducateurs , comme aussi leurs connaissances psychopédagogiques et cliniques étaient élémentaires. Il importait donc d’élaborer des critères de professionnalité et de statut professionnel pour sortir enfin des impasses du « don » total.

Il n’empêche, bien des mômes ont trouvé leur compte aux plans narcissique et affectif dans la proximité et la disponibilité de ces adultes « engagés » dont l’intuition a resurgi dès 1968 dans le mouvement de désinstitution et le retour au « vivre avec » dans des structures alternatives manifestement transgressives du Code du travail et des Conventions collectives.

Et puis, au fil du temps, des crises institutionnelles et des avenants conventionnels, on en est arrivé à un découpage et à une fragmentation du travail éducatif au point de faire entrer les enfants et les ados dans le dispositif institutionnel, au mépris de la clinique et de l’éthique de l’altérité, là où sont…nos valeurs et nos convictions.

Comment, dans un cadre contractuel rigoureux prendre le temps qu’il faut pour mettre au lit un môme angoissé, pour accompagner n’importe où des ados en galère, pour rencontrer des familles aux heures non ouvrables, pour bricoler, improviser, créer, parfois hors normes contractuelles, le quotidien d’une relation éducative ou d’accompagnement social ? Comment dépasser cette idée aberrante qu’on est forcément exploité quand on en fait un peu plus,(voire en faute quand on en fait un peu moins), comment faire osciller son action entre le payé et le gratuit, comment ne pas se faire rappeler à l’ordre quand on franchit pour des raisons humanitaires ou par conviction éducative ou/et clinique les limites de son contrat ? En un mot, comment gérer la liberté d’aller vers l’autre, unique, particulier et toujours exceptionnel et original dans sa demande profonde, sans se faire systématiquement engueuler, voire virer pour insubordination ? Ethique de conviction, éthique de responsabilité, Ricoeur demande de « chercher le lieu de croisement entre les deux éthiques. »

[1] « La Critique et la Conviction » p 142. Calmann-Levi, 1995.

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