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suite des deux exemples précédents

Publié le par Jean Cartry-Servin

Michel LEMAY « Forces et souffrances psychiques de l’enfant »

Tome 1 – Le développement infantile

ERES éditions. 572 pages – 18€

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Michel Lemay ou l’homéostasie[1] du bonheur

Le titre de ce compte rendu voudrait conduire immédiatement le lecteur à l’essentiel de la pensée de Michel Lemay, à savoir rassembler, autant que faire se peut, tous les éléments constitutifs d’un être humain, c’est-à-dire d’un être pensant, en déconstruisant l’intrication du favorable et du menaçant pour en comprendre les éléments en vue d’une synthèse habitable et par moments heureuse. En ce sens, qu’il distingue ou qu’il réunisse, c’est toujours l’unité et la stabilité d’un moment qu’il recherche. Au cœur de ce livre ce titre lui appartient car, dans le chapitre consacré aux groupes humains, il évoque le couple et ses transactions, voire ses compromis et ses crises en vue d’une « homéostasie du bonheur ».[2]

L’approche d’un livre de M. Lemay peut intimider ou rebuter en raison de son écriture argumentative rigoureuse et totalisante, visant toujours à la complétude. En effet, l’accumulation des preuves, qu’il s’agisse de certitudes relatives ou de doutes prudents, donne lieu à des anaphores fréquentes alignées comme les « attendus » d’un jugement équilibré. A cet égard, page 345, là où Winnicott aurait écrit « jouer c’est vivre » M. Lemay aligne douze variations sur le thème du jeu de l’enfant, qui en dégagent toute la substance. Cet homme-là, maîtrise l’art de la fugue et du contrepoint...

Pour cette raison, je pense qu’il ne faut pas lire tout d’une traite « Forces et souffrances psychiques de l’enfant » comme je l’ai fait en vue d’en rendre compte. Je pense qu’il faut saisir ce livre en fonction des thèmes qu’on souhaite éclairer et mieux comprendre, qu’il s’agisse, par exemple, des approches béhavioristes, de la vision des neurocognitivistes ou de la théorie des groupes, mais à une condition : au préalable il faut connaître les concepts principaux de la psychanalyse et de la théorie de l’attachement qui imprègnent la totalité de ce livre sur le développement de l’enfant. Par conséquent les paragraphes 2 et 5 du chapitre I peuvent ou doivent être lus en priorité.

Le programme de M. Lemay est organisé, c’est le moins qu’on puisse dire, en trois tomes : le développement de l’enfant ; la psychopathologie (la clinique ou comment l’enfant souffre) ; les approches éducatives et thérapeutiques. Cette construction trinitaire est du pur Lemay qui, dans un ouvrage précédent à propos du diagnostic, écrivait qu’on ne soigne bien que ce que l’on connaît bien.

Cet ouvrage s’ouvre sur le doute : « …j’ai toujours pensé que le doute, c’est-à-dire à la fois un regard passionné sur les hypothèses soulevées et une certaine distance critique à leur égard, constituait une attitude fondamentale car il est finalement porteur d’énergie pour alimenter notre esprit. »

Après cinquante années de pratique éducative et thérapeutique, M. Lemay ne se rattache pas à une école de pensée, il regarde ici son itinéraire professionnel - intellectuel et clinique - et rédige une véritable autobiographie pédopsychiatrique qui, comme celle de Paul Ricoeur, pourrait s’intituler « Réflexion faite »[3]

L’auteur nous propose de « penser » l’enfance et l’adolescence en cheminant dans le « réseau mouvant des théories » mais, d’ores et déjà, c’est à la psychopathologie de l’enfant qui souffre qu’il nous prépare « …pour des raisons diverses provenant à la fois du sujet (tempérament, causes génétiques, équipement cérébral, facteurs biologiques, influences affectives, sociales-morales, environnementales, conditions sociales etc » tous facteurs constituant à mes yeux une véritable éthologie du sujet souffrant.

Une « archéologie » du sujet

M. Lemay entre alors dans une véritable archéologie du sujet car l’enfance nous échappe toujours, a fortiori notre enfance prénatale : « L’enfance nous place devant le mystère de nos origines et chacun de nous se bâtit un récit légendaire qui nous donne une impression probablement illusoire de continuité. » Dans la « grotte » utérale où s’effectue, intransmissible et ineffable, l’expérience pour la mère, de la grossesse « un enfant de rêve est tapis dans sa chair autant que dans son psychisme. » Ce qui ne manque pas de procurer au père l’éprouvé de la frustration. Une étonnante citation de Leboyer[4] évoque les péripéties du grandir dans un ventre et de naître et suscite une interrogation sur la vie psychique du bébé in utero qui vivrait « une expérience psychique originaire » dont la neuroimaginerie peut apercevoir des traces et que modélise en partie l’haptotonie. Là sont pour M. Lemay, les sources de la pédopsychiatrie et s’ouvre la place de l’organicité.

Et l’auteur commente : « Derrière une apparente anarchie s’effectuait la pose de jalons où les thèmes affectivité, intelligence, motricité, sensorialté, maturation cérébrale, jeu de l’inconscient, influences sociales et familiales, rôle du groupe pourraient peut-être un jour se rejoindre dans une vision écologique – malgré une énorme ambivalence débutait l’accueil de psychanalystes devenus par la suite les piliers de la pédopsychiatrie. » [5]

Mutations et la psychanalyse

La psychanalyse diverge alors en courants psychodynamiques et le livre entre dans l’exploration des différents courants théoriques montrant, ou essayant de montrer, comment l’enfant s’introduit peu à peu dans l’univers de la pensée et de l’affectivité.

La psychanalyse et les courants psychodynamiques poussent les lecteurs de M. Lemay vers une zone mystérieuse échappant à un savoir objectif car le thérapeute est passé par les mêmes cheminements inconscients que son patient : il est « le compagnon d’un même voyage. » là où les symptômes se mettent à parler « une étrange parole. »[6]

Ici, M. Lemay exprime, une fois de plus, sa conviction que parmi les « psychanalystes » Bion et Winnicott ne sont pas les plus freudiens et nagent plutôt dans le courant cognitiviste et interactionnel.

A ce moment de l’ouvrage, l’auteur commence une valse hésitation – si j’ose dire – avec la psychanalyse dont il rappelle qu’à l’origine elle est avant tout une méthode d’investigation de l’inconscient centrée sur une thérapeutique des névroses. Lui importe peut-être plus que la doxa freudienne la relation, les conflits du désir, le jeu interactionnel avec l’entourage, en un mot le psychodynamisme car le développement du psychisme est une conquête venant du sujet lui-même, de ses propres contradictions et de ses conflits, comme aussi de ses accords avec l’environnement, famille, groupe. Et, retour à l’archéologie du sujet : cette conquête démarre avant la naissance.

L’auteur dénonce les publications farfelues au sujet de la psychanalyse, les spéculations la dénonçant sans vision globale (Onfray) et se contentant d’un retour pur et simple à l’organicité et à l’énumération des symptômes. Pense-t-il alors au DSM V américain ?

Une question se pose absolument : qu’est-ce que l’inconscient ? A quoi Freud, lu par M. Lemay répond : « En dehors de ce que nous croyons être la réalité de notre existence , il y a un univers souterrain issu autant de la génétique, de l’histoire humaine progressivement constituée que de l’expérience personnelle de chacun d’entre nous. Cet univers s’appelle l’inconscient. » p 61.

En effet, en nous, depuis la petite enfance, des forces psychiques très puissantes, les pulsions, s’expriment sans cesse pour déboucher sur la jouissance. Le sujet, pour s’adapter aux réalités et aux contraintes sociales et doit, autant que faire se peut, « consentir » au refoulement.

La complexité de la psyché humaine ne saurait se limiter au cogito cartésien : je pense donc je suis. En effet, dans le champ des expériences sensorimotrices, proprioperceptives, émotionnelles, j’éprouve, je ressens, je réagis, j’anticipe, je refoule, je jouis…

Lorsque Lemay commence ses variations sur le thème de l’inconscient, il évoque les doutes de Freud lui-même, décrit les positions de Mélanie Klein et de Jacques Lacan et critique leur pansexualisme. De ce dernier, l’auteur commente le stade du miroir et la position du Moi morcelé, notamment à propos de l’autisme. Je pense que cette question sera reprise et développée dans le tome 2.

Mais, chez Klein, les concepts de clivage, de position dépressive et d’identification projective sont explicités et commentés par M. Lemay. De cette dernière il apprécie cette intuition d’observer le bébé « comme un être parlant » . Par contre, la thérapie du petit Richard dans le courant de laquelle la thérapeute interprète l’approche d’un sous-marin menaçant les côtes anglaises comme un danger pour le pénis du petit garçon. Franche rigolade de M. Lemay qui réfléchit tout de même sur la pulsion de mort originaire, la prédominance du pénis ( remise en cause plus avant dans le livre au sujet du père comme image porteuse de loi) l’angoisse de castration, la scène primitive, tous sujets brandis comme des dogmes. D’où la vase-hésitation de Lemay qui, dans sa pratique, n’a jamais rencontré une petite fille en mal d’un pénis perdu ! C’est là que l’humour du pédopsychiatre se déchaîne sur l’attitude de nombreux thérapeute. En tant que lecteur, j’ajouterai que le pénis, dont le phallus est la métaphore, n’est plus le grand mât du navire-psychanalyse voguant sur le pansexualisme.

Précarité et nécessité des concepts

A cet égard, l’auteur s’entretenant avec Françoise Dolto sur l’indécision, la fragilité, voire l’ambiguïté des concepts par égard à la vérité et à la réalité supposées de l’enfant qui souffre, s’entend in fine répondre par l’auteure du « Cas Dominique » « Il faut bien structurer nos pensées si nous ne voulons pas sombrer dans le vide. » Je trouve extrêmement intéressante cette réponse de la grande clinicienne par ailleurs si souvent péremptoire. En effet, il est évident que même transitoires, les concepts nous aident à penser par étayage. Ce que, par ailleurs, Deleuze disait de la fonction de la philosophie : elle consiste à créer des concepts pour penser. En qualité de vieil éducateur spécialisé , je me permets de dire à mes jeunes collègues : ne repoussez pas le travail de conceptualisation, il vous est nécessaire pour, à un moment donné, penser la souffrance de l’enfant qui vous est confié, et mettre à distance les affects qui risquent de vous envahir. Donc, par petits morceaux, lisez…Lemay ! Vous y trouverez maintes occasions de mettre en oeuvre le trouver-créer de Winnicott.

En réfléchissant, sur les chemins escarpés de la psychanalyse, l’auteur de « Diagnostic en psychiatrie infantile» en vient à rencontrer l’anxiété dans ses liens avec le surmoi et le sentiment de culpabilité. Il examine la position de Freud sur le rôle du conflit inconscient et, à ce propos, les élaborations de Klein, Spitz et Ferenczi. Il évoque le travail de ce contrôle purement extérieur qui s’appelle la morale, il écrit une belle critique de l’angoisse de castration ( après avoir, plus haut, ri de Klein) angoisse à laquelle il substitue l’angoisse de la faute avec l’idée de « persécution intérieure ». Lemay crée ici une sorte d’espace transitionnel entre l’inconscient du conflit interne et les motions externes du surmoi. Au fond, le Moi comme espace transitionnel…

Ce très beau chapitre est éclairé par une lumineuse citation de J. Boutonnier : « C’est toujours sur le chemin d’une vie nouvelle que l’homme rencontre l’angoisse en même temps que la liberté. » [7]. Magnifique synthèse de ce qu’en psychothérapie, on appelle un remaniement symbolique.

Relation d’objet et théories de l’attachement

Dès lors qu’il aborde la pulsion et le concept d’objet, M. Lemay touche évidemment à la pulsion sexuelle et à la pulsion de mort et revient à la lecture rigoureuse de Freud. Mais, au concept d’objet, il préfère celui de relation d’objet qui donne toute sa vitalité au psychodynamisme. Relation d’objet finalement humanisante, réciproque et à laquelle, par ailleurs, Lévinas donne le nom d’altérité.

Sur ce thème de relation d’objet M. Lemay oscille savamment entre Balint, Fairbain, Luquet, Malher, Winnicott, Kainberg, Lacan. Oscillation finale ( ou inaugurale ?) entre mère présente et mère absente [8] qui s’arrête logiquement au moment d’entrer dans la théorie de l’attachement.

Page 114 on observe le clivage entre les kléniens et les théoriciens de l’attachement. On observe un point de bascule avec ceux qui parlent de l’adulte « On ne parle pas de l’adulte pour comprendre l’enfant, mais on parle d’observations d’enfants vivant des situations particulières pour s’interroger sur leurs besoins. »

M. Lemay cite les publications des précurseurs qui ont pressenti l’attachement inné depuis 1929. Et, viennent naturellement les noms de Spitz, Bolwby, Appel et David entre autres. Bolby, ce n’est probablement pas sans signification, avait écrit une biographie de Darwin ce qui, peut-être, en raison du concept de sélection naturelle, explique qu’il n’était pas très optimiste sur la réversibilité des troubles de l’attachement… Quant à Spitz, également pessimiste, il était probablement marqué par son travail sur la dépression anaclytique et l’hospitalisme dont il avait brossé un tableau dramatique.

Les milieux institutionnels ont résisté à la théorie de l’attachement dont l’innéité froissait leur croyance au dogme de l’étayage de la pulsion sur le besoin.

M. Lemay esquisse une histoire de la théorie de l’attachement, il critique également certains aspects de cette théorie et suggère les prémisses d’une théorie du détachement, ou psychopathologie du détachement. [9] . Ce moment du livre amène logiquement une réflexion sur les relations objectales primaires en demandant « Qu’est-ce qu’une bonne relation d’objet ? ».

A propos des différentes approches relationnelles de l’enfant, on rencontre Winnicott, bien sûr, et la préoccupation maternelle primaire comme aussi les processus de mentalisation. (Qui, plus loin dans cet ouvrage, confronteront le lecteur à Piaget et Wallon.)

L’auteur pose devant le tout-petit le miroir de Lacan et l’image de cet autre inexorablement inaccessible qu’il lui renvoie. C’est Winnicott qui nous procure le sentiment de l’absolue vérité en disant que « Le précurseur du miroir c’est le visage de la mère. »

Les concepts d’espace et d’objet transitionnels sont abordés, de même que les mécanismes d’illusion nécessaire et de désillusion inéluctable. On revient alors vers Mélanie Klein et la position dépressive.

M. Lemay aborde alors « Les relations d’objet en fonction des rôles parentaux. » regrettant que la plupart des travaux sociologiques et éthologiques [10] ne portent que sur l’objet maternel. Plus loin l’auteur évoquera la fragilité et la complexité de la figure paternelle mais en affirmant d’ores et déjà la quasi certitude d’un objet paternel.

« Bibliothèques ouvertes sur le passé » [11] les grands-parents peuvent aussi constituer des objets d’attachement comme aussi nombre de figures constituant la constellation familiale, dont M. Lemay parle longuement. Il évoque une alchimie familiale dans un jeu interactionnel et fantasmatique, la fratrie occupant évidemment une place particulière dans l’univers des relations objectales. Hélas (ma remarque est totalement projective) Il ne dit que quelques mots sur l’enfant unique mais, en revanche écrit des pages magnifiques sur la dynamique de la fratrie. [12]

A ce moment du livre, l’auteur manifeste le désir de « se situer, de définir sa pratique face aux apports des théories psychodynamiques. »

Il examine de façon critique les théories exposées malgré les pierres qui se sont abattues sur la psychanalyse. Cette dernière est donc dans tous ses états[13] et mérite qu’on revienne honnêtement sur les présentations freudiennes, kléniennes, lacanniennes, cognitivistes et sociales. Entre quelques pas de valse-hésitation, M. Lemay critique Lacan et l’univocité de la vision pansexualiste. Il revient sur les fondamentaux de la psychanalyse avec, au premier plan la relation d’objet ( mais libre de l’orthodoxie sur l’étayage) , l’inconscient, les pulsions, les mécanismes de défense et le transfert et le contre-transfert bien sûr. M. Lemay considère que l’attachement est le plus grand apport des théories psychodynamiques.

Les théories cognitives

Annoncées plus haut, s’ouvrent au lecteur de « Forces et souffrances psychiques de l’enfant » des perspectives sur les théories cognitives avec Piaget et Wallon et leurs concepts généraux quant aux mécanismes cognitivo-comportementaux.

Est-ce parce que je suis un winnicottien fervent que le glissement piagetien de l’intuition à la déduction me fait penser au trouver-créer de Winnicott ? Je vais peut-être me faire savonner la tête par Lemay.

Se présente, bien sûr, la théorie des stades de Piaget et l’ouverture au symbole « qui concrétise et anime toutes choses » selon Piaget. [14] Une approche de Wallon aboutit à une définition de l’intelligence plus dynamique que celle de Binet ( « ce que mesure mon test ») « La pensée n’est pas amorphe – dit Wallon – elle part de structures élémentaires liées à des données sensori-motrices, mais elle a l’aptitude à les reclasser de façon autonome. » [15]

Chez Henri Wallon M. Lemay est manifestement sensible au sens des aléas imprévisibles des processus cognitif, dit-il. Comme aussi aux interrogations existentielles de l’enfant suscitant des régressions, des avancées, des hésitations échappant donc un peu à la rigoureuse théorie piagétienne des stades. C’est alors que l’auteur établit des liens entre le développement cognitif, les perspectives analytiques, béhavioristes et neurobiologiques.

L’approche béhavioriste donne à penser la question du conditionnement et, selon différents auteurs, le concept de renforcement. A la suite, M. Lemay introduit une sorte de dialectique conditionnement-inconscient. On lira avec profit l’approche du béhaviorisme dans une perspective éducative et thérapeutique, n’en déplaise aux psychanalystes.

M. Lemay, dans sa logique totalisante, devait approcher dans son livre les « conceptions cognitivo-comportementales ». Il examine une théorie centrée sur les liens existant entre les pensées et les émotions [16] et interroge le traitement de l’information. Il postule une transformation structurale de la vie cognitive. M. Lemay est bien de son temps et je suppose qu’au moment de son écriture la révolution cybernétique était dans son esprit…

Dans cette matière complexe, l’auteur réunit les approches différentes et abusivement rejetantes les unes des autres. Une fois de plus, comme je le dis en haut de cet article, qu’il distingue ou qu’il réunisse, c’est toujours l’unité d’une pensée qu’il construit.

Par conséquent, il évoque les liens pouvant exister entre l’anatomophysiologie du système nerveux et l’émergence progressive de la pensée. Il évoque les recherches de Bion sur « l’appareil à penser les pensées » et, chez Pierre Changeux[17] examine les problèmes de la physiologie de la pensée et de la vérité. « Il n’y a rien sans le cerveau - écrit le visiteur de Changeux – il n’y a rien non plus sans placer ce cerveau dans un bain socio-affectif et cognitif qui lui permet de se complexifier et d’exercer sa puissance. » [18] Il survole ensuite la neurocognition à laquelle il préfère l’analyse fonctionnelle du système cognitif et de ses multiples soubassements.

Reine de l’appareil cognitif, la fonction symbolique ( langage, imaginaire, jeu) engage tout le système des représentations individuelles et collectives que nous utilisons pour penser et communiquer. Piaget, encore.

M. Lemay revient sur les processus utilisés par l’enfant pour accéder au symbolique et à la représentation en notant que la fonction symbolique est antérieure au langage. Ce Wallon explicite : le processus symbolique « a le pouvoir de substituer à un objet sa représentation et à sa représentation le signe. »

Avec une empathie quasi projective M. Lemay livre une longue observation de la relation mère-bébé, observation aboutissant à ce que dit Saussure du langage, de la langue et de la parole. [19]

Fasciné par la relation mère-bébé, l’auteur suggère chez ce dernier l’assomption d’un « langage intérieur ou « noyau dynamique de la conscience. » Ce postulat de récit intérieur fait penser aux soubassements de l’identité narrative telle que la décrit Ricoeur.

Incontournable, le jeu

M. Lemay est pédopsychiatre certes, mais « parlent » en lui l’enfant scout et l’éducateur qu’il a été à Rennes pour imprégner toute sa pensée de thérapeute à propos du jeu. A cet égard, c’est Winnicott qui nous accueille dans son espace potentiel où communiquent Jeu et Réalité.[20]

J’invite le lecteur à lire posément la très longue variation et fugue sur le thème du jeu que l’éducateur que je suis « écoute » sans réserve ni restriction. A cet égard, il existe entre nous un accord total car le jeu doit être d’une part l’espace intime et privilégié de l’enfant et d’autre part, la charpente, le medium de la relation éducative. Et je suis surpris que Michel Lemay qui la connaît bien n’ait pas convoqué l’œuvre de Fernand Deligny.

Fait suite à cette invocation quasi incantatoire du jeu [21], une réflexion nouvelle ( ?) chez M. Lemay sur les jeux video et la télévision.

La présence de F. Dolto est très forte lorsque M. Lemay en vient « de la sensorialité à la prise de conscience du corps. » et à l’univers sensoriel et perceptuel du jeune enfant.

Certes, dit-il, contrairement aux enseignements organicistes du passé ( pas si lointain !) le bébé n’est plus un « tube digestif surmonté d’un cerveau » [22] .

Survient le moderne concept d’enveloppe dès le pre-Moi rudimentaire du bébé in utero, enveloppes sonores, thermiques et affectives. Une fois de plus au cours de son livre, M. Lemay manifeste par ses observations, ses commentaires et ses interprétations, une exceptionnelle capacité à s’identifier à la mère en relation avec son nourrisson. Il est intéressant de se souvenir que, justement, Mélanie Klein refusait cette identification émotive au soigné au nom du « cadre » quasi rituel de la cure ( et sans doute de sa propre économie émotionnelle !). Ce qui lui a valu des échanges assez vifs avec Winnicott qui, lui, pensait que l’identification du thérapeute au patient faisait partie du soin. En fait ce qui se passe entre les mères et M. Lemay thérapeute est peut être dans l’ordre d’un contre-transfert assumé, et c’est bien rassurant ! A ce sujet, peut-être le travail de Searles[23] manque-t-il à l’appel au sens où cet auteur disait qu’il connaissait les modifications du sentiment d’identité de ses patients aux modifications de son propre sentiment d’identité. Mais, très certainement, M. Lemay entre-t-il dans cet espace contre-transférentiel au plus fort de sa pratique en psychodrame. Et en parlera dans le tome III consacré aux approches thérapeutiques.

Sur la question complexe de la prise de conscience par le bébé et le tout-petit de son corps, de l’espace et du temps vers une « deuxième naissance » dit l’auteur, le schéma corporel et l’image corporelle sont clairement distingués. Mais j’ose ici apporter une critique sur la méthodologie de ce chapitre, tellement d’auteurs (selon la totalité de Lemay) étant cités dans la diversité complexe de leurs approches. Ici, l’attention cède un peu, détournée de son objet par un sentiment d’énumération trop érudite et un peu spéculative.

Mais il reste que l’image inconsciente du corps est tout de même accessible grâce aux travaux de Dolto et d’Anzieu, comme aussi, rappelle M. Lemay, aux travaux des précurseurs de Brazelton.[24] Les pages 392 et suivantes sont les plus « lisibles », éclairantes, en montrant la cohérence et la complémentarité des approches d’Anzieu et de Dolto :il y a le nourrisson de l’observation et le nourrisson de la clinique ! En découle une « théorie de l’enfant ».

Tous ces mécanismes perceptivo-cognitifs requièrent la « compétence » et l’aptitude du tout-petit à les mettre progressivement en œuvre. M. Lemay introduit ici une « notion d’équipement et de maturation biologique »

Il proteste : « Affirmer (…) que biologiquement parlant, tous les enfants naissent égaux en potentialités est une forfaiture. Le destin humain est parfaitement antidémocratique. »

Cette affirmation ouvre une réflexion sur les termes de tempérament et de ressources en rapport les processus neurobiologiques. Ce qui appelle l’ajustement du parent à la sensorialité du tout-petit, et annonce de superbes vignettes cliniques page 411.

On approche du bilan de ce livre, au sens premier du terme, magistral et tellement riche d’enseignements. M. Lemay regarde les perspectives ouvertes par les neurosciences. Question : le courant neuroscientifique apporte-t-il des éléments éclairants sur les problèmes de captation, d’intégration, de modulation et d’association ? [25]Sont alors évoqués la myélisation, les neurotransmetteurs, le système limbique, la plasticité cérébrale. Et, partant, les confluences entre l’inné et l’acquis.

Il est écrit : « Nous pouvons mieux saisir qu’un équipement de base originairement altéré ou secondairement dévié par des conditions défectueuses peut se réaménager grâce à des processus circulaires où le physiologique, le cognitif, l’émotif et le social s’interpénètrent pour favoriser l’apparition de nouvelles manières de penser, d’éprouver et d’agir. » [26]

L’enfant en groupe, famille, école et…video

Sous éclairage systémique, le scout, l’éducateur et le pédopsychiatre confondus devaient naturellement insister sur la place du groupe dans le développement de l’enfant !

Il est frappant que la plupart des publications notoires à ce sujet sont advenues entre 1950 et 1975. Cette constatation est à rapprocher de ce que Maurice Capul observait lors de l’entretien qu’il m’a récemment accordé et qui se trouve in extenso en ligne sur le site de « Lien Social ». Il est notable que les éducateurs d’aujourd’hui manifestent une certaine désaffection du travail éducatif en groupe, désaffection paradoxale puisque le groupe, quels que soient sa nature, sa forme et son statut est, par excellence, le lieu même de la socialisation dans son rapport à la Loi.

M. Lemay définit le groupe en référence à K. Levin. La notion de « champs » et de « remaniements internes » au groupe et tout ce qui affecte ou favorise son homéostasie, renvoient à Bion, Kaës, Anzieu. Les concepts et les théories qui apparaissent sont évidemment utiles à l’appréhension du groupe familial.

Famille au sens social selon Lewin, au sens projectif selon Freud. Famille creuset de la conjugalité, de la maternité, de la paternité, de la parentalité…[27]

Dans le couple, à la faveur de l’expérience, du compromis, de l’échange, « découverte de l’homéostasie du bonheur » . M. Lemay nous porte là au point de stabilité et d’équilibre, le couple suffisamment bon étant en quelque sorte la métaphore de ce livre sur le développement de l’enfant entre progrès, ruptures, tâtonnements, élans et pause pour un moment de vie bonne.

Au sortir du groupe familial le tout-petit s’en-va-t-à-l’école au sujet de laquelle l’auteur écrit des pages[28] dont les éducateurs de jeunes enfants devraient faire leur miel, d’autant, qu’une fois de plus dans cet ouvrage M. Lemay fait référence à Loczy[29], sur les traces de Geneviève Appel et de Myriam David qu’il a côtoyées, et qui ont été au cœur de « L’opération pouponnières » dans une dimension européenne. Oui, l’école est évoquée ici comme un « laboratoire de socialisation » projet qui, de nos jours, suscite une réflexion psychopédagogique et politique quasi passionnelle dans une conjoncture métissée et faite de fractures sociales.

Avec une étonnante modernité de regard, Michel Lemay considère que les appareils électroniques manipulés par les jeunes avec une précocité et une dextérité confondantes, sont capables de les contenir dans des groupes virtuels qui peuvent être des contenants narcissiques.

La modernité de son propos est aussi manifeste dès lors qu’il réfléchit à la condition homosexuelle et aux familles homoparentales. Ces propos constituent le don imprévu de son livre sur le développement de l’enfant

Michel Lemay termine son livre en l’ouvrant largement à une dimension sociologique, économique, politique et même spirituelle. Il sait bien que les mutations culturelles, économiques et sociales, voire anthropologiques, ont un impact sur le développement de l’enfant et il se prononce avec prudence sur leurs effets à long terme. Il questionne en termes sens : qui suis-je dans ce monde, pourquoi y suis-je, dans quelle direction est-ce que je vais ? Toutes questions, inconscientes, implicites puis explicites qui traversent la destinée humaine et que, à son niveau, un enfant peut poser parfois avec plus de crudité et de pertinence qu’un grand philosophe, dès lors que, dans l’enfance, il y a de l’absolu.

Cette somme d’un savoir tâtonnant, toujours prudent et modeste et toujours suspendu aux progrès à venir de la recherche, Michel la pousse devant nous avec cette humanité qui ne se dérobe ni à l’implication personnelle du « je » , ni à l’humour, ni parfois à la tendresse. Je ne doute pas qu’il accepte que je cite François Tosquelles pour conclure.

Il y a plus de vingt ans, à Toulouse, « Lien Social » avait réuni les « Etats Généraux » des éducateurs. Nous y étions plus de deux mille. Lemay était à la tribune, Tosquelles aussi. Après une longue improvisation, ce dernier nous a demandé d’oublier tout ce qu’il venait de dire parce que : « Le premier de tous les savoirs est un savoir de nourrice. »

[1] Action d’un organisme pour maintenir la stabilité de son fonctionnement

[2] p.455

[3] Editions ESPRIT – 1995.

[4] P 39

[5] p 52

[6] p 56

[7] p 87

[8] p 111

[9] p 132

[10] p 158

[11] p181

[12] p 195.

[13] P208

[14] p 241.

[15] P 256.

[16] P275.

[17] « L’homme neuronal »

[18] p297

[19] p 388.

[20] P 349

[21] p 350-351

[22] p 358

[23] « Le contre-transfert »

[24] p384.

[25] P 412.

[26] P 420.

[27] P 443.

[28] P463

[29] « Loczy ou le maternage insolite » , réédition ERES 2008

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