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dans l'histoire des éducateurs...

Publié le par Jean Cartry-Servin

Sur le livre de Bernard Montaclair : « Henri Kegler, un instituteur, des institutions »

Editions du Chameau, 145 Grande Rue, 14430 Dozulé. 17€.

Au soir de ma vie je connais l’expérience singulière de découvrir un homme que j’ai maintes fois rencontré, auquel je me suis heurté à l’occasion d’une importante mutation institutionnelle dont j’étais responsable, que j’admirais et respectais sans pour autant me lier à lui. Cet homme c’est Henri Kegler dit « Chef Henri » mort il y a deux ans. Bernard Montaclair, ancien éducateur et instituteur spécialisé, premier directeur de l’école d’éducateurs spécialisés de Caen (Hérouville-Saint-Clair, aujourd’hui IRTS) lui consacre un livre d’entretiens et de témoignages.

Passionnant pour un lecteur intéressé par l’histoire de l’éducation spécialisée, cet ouvrage qui sur la scène de cette histoire particulière fait revivre un homme exceptionnel, pourrait n’intéresser que des proches, ceux du premier cercle et ne constituer qu’une plaquette mémorielle. Mais, ce livre entre de plain pied dans cette histoire de nos métiers d’éducation spécialisée ouverte et brassée largement par Maurice Capul que j’ai rencontré récemment pour Lien Social.

En effet, si le livre de B. Montaclair est tout entier organisé autour de la personnalité et de l’activité professionnelle d’Henri Kégler, il les transcende et les ouvre aux dimensions de cette histoire nationale de l’éducation spécialisée commencée dans l’immédiat après guerre. A cet égard, il n’est pas indifférent que j’écrive ces lignes ce 6 juin, jour même de la célébration du Débarquement en Normandie, cette Normandie qu’Henri Kégler a connue à Caen en ruines et dans laquelle tant d’enfants et d’adolescents, égarés par la violence des bombardements et des conflits, ont été accueillis par le premier établissement ouvert par Henri Kégler dans le château dévasté de Champ-Goubert, à proximité de Caen. Là, nous sommes dans l’Histoire.

Henri Kegler est né en Alsace le 25 mai 1922. De 5 à 7 ans, il est instruit chez les bonnes sœurs de Ribeauvillé, qui, dit-il, étaient sévères. Vers 10-11 ans, il est pensionnaire des Bons Frères de la Doctrine chrétienne. Bonnes sœurs, bons frères, doctrine constituent le terreau de sa méfiance à l’égard de ceux qui veulent du bien aux enfants. Quant à la doctrine : « prisonnier d’une équipe politique, religieuse, philosophique l’éducateur risque d’être injuste à l’égard de l’enfant (…) je ne crois pas au vide mais je trouve dangereuse l’appartenance totale. » D’ailleurs, c’est en pension qu’il a connu les jeunes inadaptés. Il connaît déjà la détresse de certains enfants et adolescents. Il dira un peu plus tard : « Je suis sensible à la catastrophe, à la douleur, la guerre est un thème très fort dans ma vie(…) comme le souvenir des ces enfants agglutinés comme des crabes autour de leur mère et que les nazis leur arrachaient. »

Dans le Calvados dévasté, il passe à l’action : il faut ouvrir un lieu d’accueil, trouver quelques sous, prendre la pioche, la pelle, le marteau, bosser avec des gamins perdus, trouver des lits, des gamelles, des sous, faire la cuisine, être créatif dans le manque et le besoin. Bien des éducateurs de sa génération se reconnaîtront dans cette folle improvisation des débuts. H. Kegler arrivait de Montesson, cette « maison de correction » que Jean Pinaud venait de fermer et de transformer en l’une des premières écoles d’éducateurs (Epinay ensuite, puis Neuilly-sur-Marne). Sur ce chantier de maison d’enfants arrive un jour, à vélo, une dame assez âgée. Ce sera « Mémé Robin » infirmière, cuisinière, confidente, consolatrice. Archétype de ces femmes exceptionnelles que nous avons connues dans maintes institutions, références féminines et maternelles sans prix.

Et dans cette maison qui commençait à tenir debout, H. Kégler pose sa pioche et se souvient qu’il est instituteur. L’Education Nationale résiste, il lutte, il se bat. Il aura son école. Soixante gamins sont déjà là, les juges, la future DASS le supplient d’en accepter d’autres. A elle seule, la maison de Champ-Goubert est la métaphore de la résurrection de la région en ruines.

Ce qui, a mes yeux, accrédite H. Kégler dans ses fonctions de directeur de la « Sauvegarde », du CREAI de Basse-Normandie, de constructeur d’établissements, d’instituteur de services (AEMO), d’enseignant à la Fac et à l’IUFM en sciences de l’éducation, ce qui l’accrédite, c’est la vie de tous les jours partagée avec les mômes de Champ-Goubert. Au moment de l’inauguration de l’école d’éducateurs de Caen-Hérouville il dira aux étudiants rassemblés : « l’enfant a d’abord besoin de trouver une fleur sur le coin de la table le jour de son anniversaire, un lit chaud et un slip sec et des chaussures qui ne lui font pas mal pendant la promenade.(…) ces détails comportent une grande méditation pour l’éducateur. »

Avant mai 68 et l’efflorescence des lieux de vie, H. Kegler avait l’expérience intransmissible du « vivre avec » dans la proximité quotidienne des enfants. Il savait, il affirmait que l’efficacité de l’éducateur passe par son engagement : « On ne peut provoquer des modifications que grâce à une implication personnelle et collective au bénéfice de l’inadapté. »

Certes, malgré l’énorme travail politique, financier, administratif qu’il assumait pour développer la « Sauvegarde » et le CREAI ( Foyer Henri Guibé pour ados, AEMO, Guidance, IMP « L’Espoir » à Bayeux », Institut Camille Blaisot à Caen, IMP de Démouville, école d’éducateurs, soutien et accompagnement d’autres associations, H. Kegler ne répudiait pas la théorie non plus que la clinique qui n’étaient pas forcément en accord avec la tournure de son esprit à la fois émotif et pragmatique. Mais, B. Montaclair cite Jean Oury à ce sujet : « Théoriser, c’est dire ce qu’on fait et rien que ce qu’on fait. »

A la question : « Le plus important, pour toi, dans l’éducation, ce serait quoi ? » il répond : « Chez l’homme, il y a un besoin de poésie, de symbole, l’immense chariot de la culture ne passe pas chez les pauvres alors que ce pourrait être facile. »

B. Montaclair introduit H. Kégler dans l’histoire de l’éducation spécialisée, en rappelant qu’une pédagogie nouvelle avait commencé à s’élaborer dès 1936 avec, notamment, Jean ZAY et Léo Lagrange. Comme tous les pionniers charismatiques, H. Kegler et ses proches collaborateurs sont baignés dans un courant où infuse l’éducation spécialisée : le scoutisme catholique, protestant et laïque. Dans le même temps prenaient leur essor des associations comme les CMEA, Peuple et Culture, l’Union française des colonies de vacances. « Dans la clandestinité - rappelle l’auteur – s’était élaboré un programme pour, après la libération, rebâtir les fondamentaux sociaux : éducation, santé, culture sur des principes nouveaux. Plan Langevin-Wallon, Sécurité Sociale, vote des femmes. (…) En ce qui concerne les enfants « délinquants » , les bagnes qu’étaient les maisons de redressement ont été condamnés dans l’opinion publique. La maladresse et l’impuissance des adultes à préparer les enfants à devenir des femmes et des hommes responsables et créatifs, qui est la marque de notre condition humaine, devaient trouver d’autres réponses.(…) H. Kegler aura été l’un des pionniers qui ont permis de repenser les droits de l’enfant et les orientations de l’Ecole. »

De nombreux témoignages des proches d’Henri Kégler, que j’ai croisés, enrichissent ce beau livre de fidélité. On ne peut les nommer tous ici. Mais ce qu’il disent de lui me fait regretter de ne pas l’avoir mieux connu malgré la rugosité de certaines de nos rencontres.

Ce livre est un peu notre histoire professionnelle à tous et nous restitue nos rêves d’éducs, c’est-à-dire quelque chose de notre jeunesse.

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