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La "Bonne (?) distance.

Publié le par Jean Cartry-Servin

Cet article a été publié le 30 octobre par "Lien Social" en préparation d'une rencontre au centre DIAGORA de Toulouse, organisé par "Lien Social" sur la question de la "Bonne distance" mardi 20 janvier 2015.

(renseignements à "Lien Social" www.lien-social.com)

La « bonne distance »

Une assistante familiale expérimentée est convoquée par son chef de service en présence de l’éducateur référent du jeune garçon qui lui est confié depuis longtemps par l’ASE[1]. Il lui est reproché de trop s’attacher à l’enfant, de manquer de distance et, par conséquent, de ne pas tenir compte de la finalité du placement, à savoir le retour en famille.

Il est décidé de confier le garçon à une autre famille d’accueil, plus distanciée. Dans ce service, l’idéologie de la distance semble avoir écrasé le concept de distance qui appelait, avec l’accueillante, un travail de pensée sur ses affects et non pas cette violence faite à l’enfant et à elle-même sans prise de… distance par le service, coupable d’un véritable passage à l’acte. Ainsi, il est manifeste qu’entretenir avec un enfant des rapports d’attachement ne serait pas professionnel. C’est nier que le paradoxe thérapeutique en placement familial, en institution ou en milieu ouvert, c’est le « vivre avec » ou l’accompagnement dans une proche distance C’est nier, au prétexte de la théorie, la fonction humanisante et thérapeutique des interactions affectives et du partage émotionnel. Quel que soit le lieu de la relation éducative, il est inévitable, et souhaitable, que l’autre exerce un pouvoir émotionnnel sur nous pour preuve qu’il est important pour quelqu’un. Ce paradoxe quasi winnicottien de la proximité dans la distance ne doit pas être résolu mais éclairé en analyse des pratiques. Surtout pas résolu !

Dans son mémoire de fin d’études, une éducatrice racontait et analysait l’irruption du téléphone portable dans un foyer d’adolescentes : cette mère qui appelle sa fille à deux heures du matin pour lui dire qu’elle va se suicider ; cette autre fille, houspillée par un éducateur, qui téléphone à sa mère pour s’en plaindre et cette dernière qui, en temps réel, engueule l’éduc ! L’écrasement de la distance est ici manifeste avec pour effet d’abolir la séparation et son effet de distanciation en vue d’un remaniement des affects, car, selon Myriam David « …il faut parfois se séparer pour ne pas se perdre. »[2]

Enfin, cette famille d’accueil qui, sur Facebook , accepte comme amie la famille de l’enfant qui lui est confié ! La fonction distanciatrice de l’éduc référent est abolie, la distance est écrasée, le cadre du placement implose et l’enfant est exposé à la tempête des affects.

Ces trois histoires de terrain donnent beaucoup penser sur la distance, mais pas tellement sur la « bonne » distance. En effet, la distance n’est jamais installée, jamais définitivement bonne. Elle est sans cesse plus ou moins envahie par les affects, remaniée, maîtrisée à nouveau et compromise encore. J’avancerais l’idée d’une sorte d’oscillation permanente des affects dans la distance, oscillation qui est signe de vie et d’altérité, sauf à rigidifier et à déshumaniser la relation éducative sous la pression de la théorie (la « bonne » distance) ou de l’idéologie des prescriptions managériales et institutionnelles du temps présent.

La distance est de l’ordre de la loi et de l’interdit fondamental de l’inceste et de la fusion. Et puis, la distance accueille la parole quand la crudité de l’agir et du passage à l’acte tue l’altérité. En ce sens, la distance est garante de la fonction symbolique qui consiste à nommer, à panser les blessures avec des mots. Ce qui a beaucoup manqué dans ces trois histoires…

Proche distance : Winnicott demandait qu’un paradoxe ne soit pas résolu sauf à en perdre la valeur. Il n’aurait sans doute pas désavoué l’assimilation de la distance à ce qu’il nomme l’espace potentiel. C’est un espace de créativité, de culture, parce que c’est un espace de séparation. Ni moi interne, ni moi externe : un entre deux.

En un mot, la distance est « bonne » quand elle constitue l’espace de la pensée.

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[1] Aide Sociale à l’Enfance, Conseil Général.

[2] Entendu lors d’une réunion à Paris avec Myriam David.

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