Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Paru dans "Lien Social" le 2 avril

Publié le par Jean Cartry-Servin

Qui se souvient de Myriam David ?

En posant cette question désabusée, je m’avise qu’à soixante-dix-neuf ans, je suis peut-être un vieil âne attaché à la noria de ses souvenirs, de ses convictions professionnelles, et qui tourne en rond. Et pourtant, je me convainc d’avoir quelque chose à transmettre à mes jeunes collègues de cette femme exceptionnelle, rencontrée pour la première fois à l’hiver de sa vie et à l’automne de la mienne.

Le livre dont Jacques Trémintin rend compte dans cette même édition de Lien Social, condense son œuvre, au plus près des bébés en détresse psychique, des enfants en souffrance. Et, grande originalité de sa démarche, au plus près des adultes qui s’occupent d’eux. C’était la première fois (1950 !) dans la littérature concernant les carences précoces, qu’on se souciait du désarroi dans lequel ces bébés et ces enfants en détresse mettaient leurs soignants. Cet état, Martine Lamour qui fut proche de Myriam David, le condense dans le beau titre d’un beau livre : « Souffrances autour du berceau. » [1]

J’insiste sur cette approche originale pour montrer à quel point elle prenait en compte à parts égales les enfants et les adultes en interaction dans la relation de soin. En ce sens, elle est toujours très proche des éducateurs d’aujourd’hui : modernité de son regard à la fois exigeant et bienveillant sur les émotions complexes, les attitudes, les gestes, la parole d’un adulte soignant. Myriam David était pionnière… de l’analyse des pratiques ! Jeunes collègues, en situation sur le terrain, Myriam David a longuement arpenté ce terrain périlleux de vos émotions et du chaos psychique qu’il vous arrive de vivre parfois avec un petit môme ou un ado. Cet intérêt pour les épisodes récurrents de transfert et de contre-transfert, elle l’avait formé aux Etats-Unis en découvrant la thérapie d’enfants très jeunes. Elle y avait rencontré de nombreux amis (ou ex amis) de Freud qui avaient fui le nazisme et la persécution des Juifs, qui venaient de Pologne ou d’Autriche[2]. Ils étaient convaincus que c’est dans la toute petite enfance que se structure le psychisme pour le meilleur et pour le pire, que sont vécus les manques et les traumatismes précoces, que se constitue le boulet intime de l’inconscient.

De cette histoire singulière je n’ai eu longtemps que des échos livresques. Je repérais dans la presse spécialisée des articles signés David et Appel[3], ignorant l’identité de ces auteurs à la fois proches et lointains de nous. J’étais, je suis encore dans l’admiration des textes majeurs sur le soin, regroupés aujourd’hui dans le livre « Prendre soin de l’Enfance ». Dans le cadre de l’accueil familial et des problématiques singulières qu’il suscite, ces textes, alors fragmentaires, nous apportaient, à partir d’un vécu de terrain, des éclairages cliniques et des concepts sans lesquels aucune expérience n’est compréhensible, transmissible et durable.

Pour autant, Myriam n’inféodait pas sa pensée à la psychanalyse dont elle était, il me semble, relativement distanciée. Elle n’avait pas gardé de sa propre analyse avec un proche de Freud un souvenir impérissable. Elle n’était pas lacanienne, d’où sa divergence involontaire avec Jenny Roudinesco[4] et Françoise Dolto. Elle était proche des anglais et de leurs travaux, notamment Bolwby et Winnicott, rencontrés à Londres, entendus en conférence, et surtout d’Anna Freud qui la passionna et fut pour elle un modèle d’engagement thérapeutique personnel. C’est ici que l’engagement de Myriam David, et de son amie Geneviève Appell[5], dans le soin aux enfants a pris la dimension d’un accompagnement effectif dans la réalité de la vie. Elles se sont exposées émotionnellement, permettant aux enfants de prendre sur elles un « pouvoir » car ils se sentaient reconnus. Quelle modernité par rapport aux ayatollahs du cadre de l’analyse, notamment Mélanie Klein qu’elle admirait par ailleurs ! Il n’empêche, cette proximité émue dans l’accompagnement, elle était capable d’en faire l’analyse rigoureuse et sans concessions. Son intuition clinique du temps de ses débuts devait donner lieu, plus tard, à une formalisation des affects, notamment dans le placement familial des enfants et de toutes les crises et tous les paradoxes qu’il génère.

Myriam David allait de la pratique à la théorie en scientifique engagée. Elle voulait toujours vérifier, « voir » par elle-même. Cette exigence, cette rationalité l’ont conduite à Loczy, en Hongrie, chez Emmy Pickler qui animait une pouponnière expérimentale où la relation nurse-bébé était rigoureusement conceptualisée et supervisée. On y observe ce paradoxe très winnicottien de la proximité dans la distance, sans pour autant, que je sache, que Pickler se soit inspirée de Myriam David[6]. Deux pensées qui s’ignoraient se sont donc croisées et se sont, par conséquent, réciproquement vérifiées et validées. De même, dans un champ bien modeste, dès lors que nous nous étions rencontrés ma femme et moi avec elle, a-t-elle pris le train pour venir chez nous et « voir » par elle-même après avoir généreusement préfacé l’un de mes livres.[7] Que n’est-elle encore près de nous pour nous aider à faire le point sur une histoire professionnelle surdosée en affects et en vicissitudes existentielles, et qui, aujourd’hui, dépasse complètement notre capacité d’évaluation !

Myriam David a publié en 1989 son maître livre : « Le Placement familial, de la pratique à la théorie »[8] Ce gros livre constitue toujours une référence pour les professionnels et les étudiants mais intimidait un peu les familles d’accueil. C’est alors que Pierre Gauthier[9] a demandé à Myriam David de réunir un groupe de travail rédacteur d’un petit livre de synthèse sur le placement familial[10]. Nous étions, au ministère, une petite équipe s’essayant sous sa direction à dire l’essentiel en quelques mots et le plus simplement possible. Exercice intellectuel le plus difficile ! Myriam David calme, vigilante, drôle parfois, tenait ses mains croisées sur la table et dissimulait sous une manche paraissant plus longue que l’autre le tatouage de son matricule à Auschtwitz-Birkenau qui aimantait nos regards furtifs. Chez nous, en 1998, autour de la table familiale, elle a parlé de cette descente aux enfers dans un silence sidéré. Je ne doutais pas que cette expérience de déshumanisation avait été réactivée quelques années plus tard au contact des petits enfants en institution et qu’elle avait déterminé toute sa démarche de soin. Elle parlait de ces enfants comme des « phobiques de l’abandon ».

En ce temps où l’antisémitisme sourd çà et là comme une eau polluée, je me souviens que Myriam David, dès lors qu’elle n’était pas croyante doutait d’être juive mais reconnaissait que sa judéité était paradoxalement confortée par le nazisme. Pour ses obsèques, nous étions très nombreux rassemblés dans la salle dite de la « Coupole » du crématorium du Père Lachaise à Paris. Au souvenir de la disparition de son cercueil, me vient en mémoire ce propos de Camus : « Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence. »

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

[1] Editions Gaëtan Morin.

[2] A ce sujet, lire le « Freud en son temps et dans le nôtre » de E. Roudinesco,

[3] Spirale n° 25, 2003.

[4] Qui l’avait embauchée au mouroir d’enfants qu’était le centre Parent de Rozan annexe de l’Assistance Publique où se déprimaient 60 enfants de quelques mois à 4 ans. En ce sens, Jenny Roudinesco est à l’origine de la « carrière » de Myriam David.

[5] Psychologue rencontrée en 1950.

[6] David et Appell « Loczy ou le maternage insolite » Editions « Le Scarabée » 1970, nouvelle édition 1996.

[7] « Petite chronique d’une famille d’accueil » Dunod.

[8] 6° édition chez Dunod.

[9] Directeur de l’Action Sociale au ministère.

[10] « Enfants, parents, famille d’accueil, un dispositif de soin : l’accueil familial permanent »Erès 2001.

Commenter cet article