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Epilogue

Publié le par Jean Cartry-Servin

Les éditions Dunod viennent de publier la 3° édition de la  Petite Chronique d'une famille d'accueil" en voici l'épilogue:

 

Un épilogue plein de questions
Vingt-sept enfants ont été accueillis dans notre famille mais nous sommes  incapables de faire le bilan de cet accueil.  Nos résultats correspondent-ils à l’énergie, énorme, que nous avons déployée pendant presque quarante ans,  sont-ils à la  hauteur des attentes anticipées dans notre ouvrage  «  Les Parents Symboliques »  ?
Il est difficile de concevoir  l’outil  d’évaluation d’une action qui ne donne pas prise à la statistique et qui, atypique, n’est pas modélisée. Trop de facteurs émotionnels, cliniques, moraux, historiques, psychopédagogiques, économiques s’entrecroisent dans un improbable « bilan ». Et, ici, nous ne parlons plus d’enfants mais de jeunes adultes qui, tant bien que mal, tracent leur vie. (tels  beaucoup de jeunes adultes aujourd’hui).
La plupart de nos anciens vivent en couple et sont parents. Les filles, arrivées chez nous dans la souffrance carentielle,  n’ont pas fait de bébés carencés  mais sont souvent dépassées par les difficultés éducatives. Tous ces jeunes parents connaissent des difficultés économiques, nombreux sont « pauvres »,  ils ont connu ou connaissent le chômage. 
Certains et certaines d’entre eux n’ont pas surmonté un déficit cognitif lié à une carence précoce et à des troubles de l’attachement . Au plan clinique, il  apparaît que ces difficultés cognitives graves ne sont pas réversibles, sans leur interdire toutefois une certaine insertion sociale ni compromettre leur lien avec nous, telles Laure ou Claudine, très vulnérables,  dont les vies sont  compliquées et difficiles. 
Chaque fois que possible, nous avons tenté de susciter entre les parents (souvent des mères) de ces jeunes et nous un minimum d’alliance de telle sorte qu’ils puissent exercer en faveur de leur enfant un peu de leur parentalité. Le plus souvent, des difficultés parentales psychiques graves, voire psychiatriques, ont contrecarré nos efforts et un seul des jeunes accueillis est retourné dans sa famille. 
Deux jeunes adultes vont mal. Pierre  en est à sa quatrième incarcération. Il nous a  inondés de lettres aimantes, menacés, provoqués, calomniés même. Très attachant, il nous a attachés à son histoire et s’est attaché à la nôtre jusqu’à désespérer de s’y inscrire totalement. Il est mentalement « satellisé » autour de nous et nous impose une distance vigilante et salutaire. En tous cas, son attitude  ouvre une question : d’avoir été trop aidé n’est-il pas en situation de porter une dette impayable et dans l’impossibilité d’accomplir un contre-don libérateur ? 

Sébastien  est en galère, multiplie les conduites d’échec, s’engage dans des amours sans projet, dans des amitiés sans lendemain, dans des soins sans suite. Par la répétition de ses échecs, il semble, non sans morbidité, creuser une blessure narcissique originelle. Mais,  il reste en lien avec nous et appelle surtout lorsqu’il va mieux.
Il y a quelques années, l’un de ces jeunes a fait son coming-out et nous a dit son homosexualité. Ou plutôt ce qui est apparu comme une souffrance identitaire touchant à une problématique de genre. Déficitaire au plan cognitif, souvent dépressif, il nous préoccupe par sa difficulté à mentaliser sa souffrance et par sa vulnérabilité. 

De la plupart de nos « anciens » nous recevons des nouvelles régulières ou fragmentaires ou pathétiques ou fortuites ou lacunaires. Tous disent de nous « les parents ». Peut-être notre « bilan » tient-il dans cette nomination dont l’ambiguïté est insoluble : Ils étaient chez nous dans une famille-non famille où nous avons créé des liens parentalisés. Et, ténus, ou réguliers et solides, ces liens restent noués avec la plupart. Ces liens peuvent se desserrer dans le temps qui passe et se tendre à nouveau au moment d’une épreuve qui requiert notre écoute et s’effilocher ensuite. En ce sens, on peut supposer que la plupart de nos « anciens » nous ont intériorisés et font ce qui leur convient de nos images parentales mais pas forcément ce que nous leur en avons proposé. Chez nous, ils ont, sans doute à notre insu, pris ce qui leur convenait selon le « trouver-créer » de Winnicott.
Il reste que nous avons peut-être offert aux jeunes que nous avons reçus l’image et l’expérience d’une famille idéalisée (sinon idéale, loin de là !) susceptibles d’avoir creusé chez certains le sentiment d’un manque originel et d’un impossible comblement.
Les avancées technologiques favorisent le maintien ou la relance de ces liens : Ce sont les SMS qui acheminent les messages significatifs de ces liens, petits mots brefs et soudains, porteurs de l’émotion du jour ou de signes préoccupants, traces de la vie de ces anciens et anciennes, touchantes souvent,  pathétiques parfois voire   irritantes mais toujours signes de vie et d’un parcours difficile, à la godille en quelque sorte.
Il est impossible de concentrer en quelques lignes le devenir de ces « anciens ».Quelques exemples : Léa est venue avec son compagnon nous présenter son bébé. Annette lutte contre une maladie paralysante avec une volonté impressionnante. Luc, fin maçon, est père d’une petite fille. Toujours très « bosseur » et conformiste, Georges est père de cinq enfants. Simon, passionné de mécanique a ouvert un petit garage, il a trois garçons. Ceux de ces jeunes adultes qui vont assez bien ont tous rencontré des compagnes solides, tel Renaud, le jardinier et ses   jumeaux. Nadine est à la peine après un divorce et assume courageusement trois enfants en difficulté.  Catherine, la première de nos accueillis, est veuve et reste au centre d’une famille nombreuse qui, tant bien que mal « tient la route » dans le souvenir du père.
Il reste que Grégoire  nous a mal quittés. Incapable d’harmoniser ses liens avec nous et son désir de liberté, il cumulait les dénis et les mensonges. Il était pris dans une sorte d’ambivalence chaotique  souhaitait peut-être que nous le fichions dehors, ce dont nous nous sommes bien gardés ! Depuis un an, pris dans les réalités de couple, de paternité, de travail et de logement, il semble accomplir un « travail de pensée »  sur son lien avec sa mère toxique,et avec nous, car, écrit Maurice Berger : « Le seul lien utilisable par le psychisme est un lien de pensée. »
De ce lien Grégoire nous a écrit (par SMS) (et non sans séduction): « Vivre sans vous c’est possible, mais vivre loin de vous, c’est très dur. »  Comme la plupart des enfants que nous avons accueillis, Grégoire contribue à nous enseigner la clinique du lien. 

Je ne suis pas autorisé à parler ici de nos propres enfants (presque tous parents) qui ont traversé avec nous cette histoire d’accueil. La vérité habite leur parole personnelle et leur appartient. Qu’on sache seulement que nos rapports avec eux tous sont restés dans une parole vivante et dans la chaleur d’une affection renforcée  par la disparition récente de l’aînée. A ses obsèques, des « anciens » sont venus prendre sur eux un peu de notre peine.
Plusieurs couples d’éducateurs spécialisés avaient rejoint le nôtre dans l’accueil, chacun dans sa maison et selon sa culture et son style de vie. Nos échanges ont été souvent d’une grande richesse mais poussés parfois à la limite de la surdose émotionnelle tellement nous étions habités par la souffrance des  enfants accueillis chez les uns et les autres. Il manquait à nos rencontres si chargées d’affects un régulateur distancié et capable de mettre en œuvre ce que Paul Fustier a écrit sur le travail d’équipe  en institution et sur la relation d’accompagnement.  

Tandis que j’écris cette page, Grégoire  appelle Sophie sur son portable pour « avouer » que, faute d’argent, il ne pourra pas revenir à la maison tout de suite. Son frère le plus proche ira le voir bientôt et Grégoire demande à ma femme : « Dis-lui de m’apporter un gros pain de la maison, ça me manque »  

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