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Management?

Publié le par Jean Cartry-Servin

Le management peut-il sauver le travail social ; quel bilan, quel avenir pour la gestion néolibérale des institutions et services de l’éducation spécialisée ?

 

 

 

Le sujet même de la table ronde du mois de mars prochain, à la préparation de laquelle je suis censé contribuer en écrivant cet article, suscite en moi une sorte de résistance à l’évolution et à la modernité des théories gestionnaires dans ce que Maurice Capul nomme le « le petit monde de l’éducation spécialisée. »

Je ne sous-estime pas la pertinence d’une réflexion contradictoire sur le management, fût-il participatif, du travail social, dans une dimension sociologique, économique et politique. J’ai à plusieurs reprise exposé ici ma perplexité à ce sujet au regard de la relation éducative telle que je la conçois dans ma famille de pensée : Myriam David, Michel Lemay, Paul Fustier, Maurice Berger et quelques autres promoteurs d’une clinique humaniste.

Par manque de formation spécifique, je suis incapable de préluder, encore moins de participer à un débat sur les risques et les chances du management pour nos métiers du social, a fortiori pour la fonction d’éducateur spécialisé. Je voudrais simplement mettre ici la gestion managériale et libérale de nos structures à l’épreuve d’une réalité de terrain :

 

J’ai déjà décrit dans « Lien Social » la dérive vers un chaos annoncé d’un foyer pour adolescents très représentatif d’autres établissements similaires du public et du privé, qui deviennent des zones de non droit où, dans une réalité crue, les ados exercent leur toute puissance.

Soit dit en quelques mots : des éducateurs débordés, quand ils ne sont pas terrifiés, sont devenus incapables de faire lever un ado profondément endormi après une nuit d’errance en ville au nez et à la barbe du veilleur de nuit, qui ne veille d’ailleurs plus sur personne, la plupart des gars ayant passé la nuit dehors au plus près des dealers. Ils sont rentrés à l’aube se coucher au foyer comme on squatte un local indéfini.

Le temps n’est plus où l’éduc qui « faisait le lever » pouvait se permettre la familiarité un peu directive de secouer dans son lit un ado rétif pour l’envoyer, fût-ce en retard, en classe, chez le patron ou à l’atelier de « pré-apprentissage » comme on disait dans le temps. Aujourd’hui, l’ado oppose immédiatement à l’éduc qui le secoue une violence capable de déchaîner celles des autres dormeurs fraîchement rentrés aussi, pour une baston générale avec prise de vidéos sur les portables en vue d’une confrontation judiciaire avec porter plainte pour agression des ados par les éducs.

Dans la journée, l’instit spécialisé attend dans sa classe. Il est tout seul.

Le moniteur patiente, si l’on ose dire, dans son atelier. Où donc sont les ados ?

Ils dorment. D’autres sont en fugue chronique.

Certes les éducs ont depuis longtemps tenté de gérer courageusement les conflits suscités par les innombrables transgressions des ados : injures, menaces physiques voire bousculades et coups qui n’épargnent pas les éducatrices. Destruction du matériel de l’établissement, saccages multiples, vols, fracture des portes, intrusions dans la cuisine, les bureaux avec un sentiment global de totale impunité.

Et puis, des étrangers commencent à entrer dans les établissement pour récupérer du pognon à la suite de transactions shiteuses, pour régler son compte au mauvais payeur quand il ne s’agit pas d’un ados corrompu en indic.

Mais que font le directeurs, que font les associations gestionnaires, que fait la police ? Que font les managers ?

La police intervient avec lassitude plusieurs fois par semaine sans grand effet, les délits des jeunes ne pouvant être que rarement qualifiés en droit pénal. Et, la plainte des éducs agressés n’a quasi jamais de suite judiciaire.

Les directeurs s’installent dans le déni d’une réalité qui les ravagerait s’ils en prenaient conscience. Ils n’ont pas cette capacité de révolte créatrice d’une pensée nouvelle et d’un engagement personnel militant susceptible de tirer une équipe vers le haut.

L’association gestionnaire, responsable, in fine, du pourrissement institutionnel, reste au balcon et surplombe, appuyée sur des mots et des discours, comme aussi sur des résolutions sans suite, la réalité d’un désastre éducatif parjure de sa mission associative statutaire.

Tout le monde, gens de terrain, cadres, responsables associatifs, services départementaux de l’Aide Sociale à l’Enfance, attend-t-il l’explosion finale d’un foyer ou d’un CER sous les yeux horrifiés du grand public ?

Faut-il constater la faillite du management des équipes et des entreprises gestionnaires ?

Peu de professionnels, cadres, éducs, magistrats ont compris que les ados en question n’ont rien à foutre de nos offres d’aides et de soins, qu’ils n’ont rien à foutre du contrat d’accueil, des obligations et du projet qu’il contient. Ces ados ne sont plus « là », ils ne sont plus avec nous mais dans un espace-temps indéterminé où ils agissent leurs pulsions jouisseuses et pathétiques, espace-temps d’où est banni tout travail de pensée.

Alors, que faire ? (peut-être dans le cadre d’un management participatif ?)

Si l’éducation spécialisée veut conserver un peu de dignité, elle doit opérer une formidable révolution clinique et méthodologique en reconnaissant que ces ados en péril et dangereux ont d’abord besoin d’être contenus dans le temps, dans l’espace, dans leur corps.

Nous ne sommes plus là dans une approche proprement thérapeutique dont l’offre est inaudible par ces jeunes. Il s’agit d’une crise de sens. Par conséquent, il convient de penser des prises en charge fortes, contraignantes, avant que l’extrême droite ne s’en mêle. Dans le courant des primaires de la Droite à la télévision, on a entendu, furtivement, le mot « maisons de correction »

Nous devons avoir le courage de prendre les moyens de faire lever ces ados, de les inscrire de force dans des structures non mixtes, dans des journées d’activité intense, de les pousser dans la loi contenante à la lumière d’une éthique rigoureuse : force n’est pas violence. Ensuite, et ensuite seulement, quand un cadre contenant sera restauré on pourra retrouver des approches individuelles proprement soignantes.

Certes, les éducateurs devront être épaulés par la force publique sans pour autant que la pureté de leur action en soit altérée. En ce sens, la naïveté de cette utopie peut être créatrice d’un renouveau et d’un projet. Sinon, la prise en charge de ces ados échappera définitivement à l’éducation spécialisée.

Il nous appartient à nous les éducs d’éviter à ces jeunes violents la violence politique qui les menace et de retrouver avec eux l’intensité du « vivre avec » éducatif qui a déserté nos établissements.

Si la rigueur managériale pouvait soutenir un travail de pensée sur une crise de cette nature, et de gestion d’un projet éducatif sans écarter la clinique humaniste, je comprendrais peut-être mieux les enjeux du management participatif.

 

En tout cas, dans nos foyers et établissements divers, une génération d’ados nous crie : sois plus fort que cette violence qui est en moi !

 

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